4. La chronique MyLittleRedCar dans AUTOHEROES #020 Hugo Morin

« Belle comme une voiture volée »

(titre emprunté à la chanson de Benjamin Biolay sur son dernier album)

Il est parfois malaisé de différencier le fruit du hasard et ce que d’aucun ose nommer, non sans parfois quelque pétillement dans le regard, le « destin ». Enfant dans les années 90,  je passais des journées entières à m'amuser avec des voitures miniatures et aujourd’hui je passe mes journées à les vendre à l’échelle 1/1.

Le long des dimanches et des grandes vacances, mes Majorettes, Burago et autres Hot Wheels se déversaient à grand fracas des caisses en bois tout spécialement conçues par mon père. Je revoie encore les yeux de ma mère effarés par tout ce vacarme, inquiète devant le chamboulement de l’endroit parfois insolite que je choisissais comme terrain de jeu. Mes listes de commandes de Noël furent, aussi loin que je m’en souvienne, dédiées aux voitures miniatures. De fait, je les comptais par dizaines dans mes caisses à roulettes. Mais cette collection de petit garçon comportait quelques modèles plus importants que les autres :  les miniatures ayant appartenues à mon père, couvertes des stigmates de ses propres jeux d’enfance. Il y avait quelque chose d’indéfinissable pour un petit garçon, une patine ou peut-être une odeur, quelque chose qui les attachaient à mon coeur, bien plus que les modèles rutilants du magasin de jouets. Une de mes favorites était une Ford Escort Mk1 dont j’ai oublié la marque et dont le fer ne gardait que de rares traces de peinture tant mon papa avait dû l’user sur toutes les routes imaginaires des saisons de son enfance. Elle était devenue presque uniformément grise, ce qui ne l’empêchait pas de rouler à la perfection. Mais la pièce maîtresse, celle qui détrônait toutes les autres était une Lamborghini Miura.
Alors pourquoi ? Pourquoi elle ? Certes, elle devait être d’une échelle de fabrication différente et donc un peu plus grande que les autres. Chose rare : le capot avant et arrière s’ouvrait comme une vraie Miura ! Encore plus rare : elle possédait de petits ressorts sous les roues en guise de suspensions et grâce à cette prouesse de très haute technologie, aucune autre de mes voitures n’égalait sa tenue de route ! Mais l’essentiel était ailleurs. Je n’en avais guère conscience à l’époque puisque mon Papa ne me l’a avoué que tout récemment : cette voiture ne lui appartenait pas, c’était celle de son grand frère :

« Tu sais elle n’était pas à moi mais à Guigui, je lui avais fauché quand on était petit parce que je trouvais qu’elle roulait mieux que les autres et du coup dans le couloir c’est elle qui allait le plus loin quand je faisais des courses. Et puis je ne sais pas s’ils y sont toujours mais elle avait des phares en plastique jaune taillé comme des diamants. Je la prenais sous la couette et j’allumais la lampe de poche sur les phares, ça faisait une super lumière jaune étincelante , j’adorais ».
 
D’un coup, des sentiments étranges ont déferlé sur moi. Je m’identifiais parfaitement au petit garçon qu’était mon père car j'avais, moi aussi, idéalisé l’objet de sa convoitise. C’est le coeur serré que j’imagine alors ses tourments, mélange de remords, d’envie et de plaisir coupable à chaque fois qu’il devait manipuler la Lamborghini.
Ce qui m’étonne aujourd’hui, c’est cette attirance inconsciente vers cette voiture entre toutes les autres. Existerait-il une sorte de pulsion transgénérationnelle qui m’aurait porté vers cet objet ? La psychanalyse ne s’est pas encore penchée sur cette question me semble-t-il ! Quoi qu’il en soit, j’ai ressenti un certain soulagement lorsque mon oncle m’a avoué n’avoir aucun souvenir de la voiture chapardée qui n'avait jamais été le fruit d’une quelconque rancune.

Je suis monté dans le grenier pour retrouver la Lamborghini et la confier à Julien, l’artiste  de "My Little Red Car » pour qu’il la photographie et fasse ressurgir tous les détails dont j'ai parlé. J’ai ouvert le carton où il est écrit : « Voitures Hugo ». Le ramdam produit par l’avalanche de voitures sur le sol était comme une déflagration des sens et je l’ai vue, là au milieu, « belle comme une voiture volée »,  tout un poème dont mon père et moi aurions déclamé les vers au fil de l'enfance.

 

Hugo Morin pour MyLittleRedCar