7. Article sur MyLittleRedCar dans GRANDPRIX #31

Madeleine de Proust

Dans un grenier, un carton ou sur une étagère, nous avons tous une petite auto, une moto, une raquette, des bottines ou un ballon dont nous ne nous séparerons jamais. On ne les voit plus, mais ils sont là, faisant partie de notre histoire. Le langage des objets, leur histoire, c’est ce que Julien Mélica traque. Il est le Champollion de nos enfances.

 

« CE QUI EST ÉTRANGE ET N’APPARAÎT QU’UNE FOIS LE RÉSULTAT FINAL ATTEINT, C’EST QUE LE TABLEAU RÉALISÉ INTENSIFIE LA RÉALITÉ DE L’OBJET, SON CARACTÈRE ÉMOUVANT ET, SOUVENT MÊME, BOULEVERSANT. » JULIEN MÉLICA 

 Ce qui est fou, c’est qu’elle était là, à portée de main, depuis toujours, sans que l’ayons vue ou imaginée. Elle est pourtant chouette, cette histoire qui plonge ses racines dans nos enfances. La sienne, bien sûr, et la mienne aussi. Comme nous tous, mes frères et moi avions un tonton génial qui jouait au basket et possédait une fantastique collection de trains électriques. Il nous faisait rêver. Il partageait tout cela avec ses fils et avec nous aussi, à l’occasion. Sympa, curieux, ouvert, toujours calme et souriant, il était le tonton parfait et le reste encore aujourd’hui. C’est durant un anniversaire de famille que tonton Jean-Pierre m’a tendu, un peu gêné, une carte de visite, expliquant : « Il faut que tu appelles Julien, il est photographe et ce qu’il fait avec des jouets est magnifique. Je suis certain que vous allez bien vous entendre. Il est pour moi comme mes fils ». Lorsque je l’ai appelé, Julien m’a dit : « Mais nous nous connaissons : tu m’avais laissé grimper à bord de ta Catheram de la coupe, lors de la course de côte de Turkheim, il y a vingt ans. J’ai encore la photo quelque part...».

Bref, la conversation évoluant, Julien m’a dévoilé un aspect plus personnel de son travail de portraitiste, ainsi que l’environnement  dans lequel il évolue. C’est un amoureux des choses et des gens, des objets, de leurs formes, de leur parcours, et aussi des autos qui racontent des histoires. Il vit et travaille en Alsace avec sa compagne Lydie, partageant les séances en studio, les mariages, les portraits de famille et la traque de ces moments fugaces qui sont souvent impossibles à retrouver en image. Les grands photographes le disent : le portrait est la discipline la plus exigeante et la plus difficile qui soit. Et tous deux sont dans cette quête de l’instant parfait, unique et si court, de la note bleue des musiciens. Quant à Julien, il explore de manière plus personnelle - et depuis des lustres - l’âme des choses, le message qu’elles portent et le lien qui les unit à leur gardien(ne). « C’est une technique de prise de vue et de post-production développée au cours des années. J’ai débuté par des natures mortes qui, comme leur nom ne l’indique pas, sont généralement empreintes de mouvement et même de vie. Pour les jouets ou les objets que mes clients m’apportent, c’est souvent la même chose : le jouet est le témoin de l’enfance de son propriétaire : soigneux ou agité, contemplatif ou joueur... Ce qui m’étonne, chaque fois, c’est le lien et la force du témoignage. À moi, ensuite, de le laisser raconter cette histoire commune au travers de cette image. Et l’émotion, toujours très personnelle, est particulièrement forte chez le petit garçon que nous restons tous, lorsqu’il découvre la voiture de ses rêves, la raquette de ses exploits passés ou sa moto de cross revivre en grand format. J’ai récemment photographié une écumoire en cuivre transmise par la grand- mère de la grand-mère d’une jeune femme. La photo est aujourd’hui dans sa cuisine, lieu de transmission assumé entre ces femmes. Je trouve cela beau. Je peux humblement apporter ma pierre à des histoires qui se seraient peut-être éteintes sans cet autre regard. Seule certitude : cet objet est à la fois important et fondateur dans nombre des vies que je découvre. Preuve en est donnée par le fait que beaucoup d’adultes qui me contactent et qui ont conservé ou retrouvé la miniature de leur enfance, possèdent aussi la vraie, grandeur nature, aujourd’hui ».

Dans le cas de Julien et Lydie, il s’agit d’une Jaguar Type E rouge qui est à 100 % un objet de photographe. Elle trône au fond du studio, à côté du capot immense, froissé lors d’un crash et qui fait, lui aussi, partie de l’histoire. Le lieu est à l’image de ces amoureux. Il respire le calme  et la sagesse, le « temps long » comme on dit aujourd’hui, et aussi l’ordre. On y reste concentré sur l’essentiel : l’objet, le lien qui l’unit à son gardien et l’histoire à écouter, puis à raconter. La technique ? Vous n’en saurez pas davantage. Mais il faut savoir que l’homme vient de l’argentique, des retouches sur négatif et des tirages en noir dans les chambres obscures, d’avant le numérique. Il revendique ce patrimoine : « J’ai appris cela du grand-père de mon épouse qui travaillait ainsi il y a quatre-vingt ans, pendant la guerre. La technique et la retouche doivent vraiment s’effacer derrière le naturel du sujet. C’est indispensable pour préserver le réalisme et l’émotion qui naît précisément du lien qui ne doit être ni détourné ni altéré ».

Pascal Dro